« Another Brick in the Wall, Part II » de Pink Floyd n’a jamais cessé de fasciner, de déconcerter et de susciter la réflexion. Bien plus qu’un simple single, le morceau s’est imposé comme un symbole générationnel, un cri de révolte gravé dans l’histoire du rock. Sorti au Royaume-Uni le 23 novembre 1979, puis aux États-Unis le 7 janvier 1980, il s’inscrit dans une structure singulière : un triptyque divisé en trois parties, intégré au onzième album studio du groupe, « The Wall », paru la même année.
Une chanson née des blessures de Roger Waters
Écrite par le bassiste et chanteur Roger Waters, la chanson puise directement dans son enfance et son rapport douloureux à l’éducation. Waters n’a jamais caché la violence psychologique qu’il associait à sa scolarité.
« Oh, c’était terrible, vraiment terrible », confiera-t-il plus tard en évoquant cette période marquante de sa vie.
Après la sortie du titre, Waters précise toutefois sa pensée lors d’une interview accordée à la BBC :
« [La chanson] n’est pas une condamnation générale de tous les enseignants, mais les mauvais peuvent avoir une réelle influence sur les enfants. »
Un message nuancé, souvent éclipsé par la puissance provocatrice du refrain.
La genèse de The Wall et la naissance du triptyque
En juillet 1978, plus d’un an avant la sortie de l’album, Waters présente aux autres membres de Pink Floyd une première ébauche de son concept ambitieux. Parmi les morceaux proposés figure déjà « Another Brick in the Wall – Part II », pensé comme un hymne de protestation contre le système scolaire.
À travers des plaintes d’enfants, la chanson dénonce une éducation rigide, uniformisante et endoctrinée. Des paroles devenues mythiques résument cette colère froide :
« We don’t need no education / We don’t need no thought control »
Un slogan universel, scandé bien au-delà des salles de classe britanniques.
Bob Ezrin, le groove et le virage disco
Pour donner vie à The Wall, Pink Floyd s’adjoint les services du producteur Bob Ezrin. Habitué à travailler dans des environnements sonores atypiques — notamment avec les bruits d’une boîte de nuit voisine lors de la production de Nils de Nils Lofgren — Ezrin rêve d’explorer un son plus rythmé et funky.
À l’origine, « Another Brick in the Wall, Part II » est un morceau sombre et funèbre, comme le décrira le batteur Nick Mason. Mais Ezrin décèle autre chose : les accents funk dans la guitare de David Gilmour. Il propose alors une idée audacieuse pour Pink Floyd : un groove disco.
Gilmour se montre d’abord sceptique, mais Mason comprend immédiatement que cette approche correspond parfaitement à la philosophie rythmique du disco. Le pari est risqué… et historique. Le morceau devient l’un des titres les plus emblématiques de la musique internationale.
La chorale d’enfants, élément déclencheur
Reste une question encore débattue aujourd’hui : qui, de Waters ou d’Ezrin, a eu l’idée d’ajouter une chorale d’enfants ? Ce que l’on sait, en revanche, c’est que Nick Griffiths est contacté à Londres pour concrétiser le projet.
Griffiths se tourne vers l’école Islington Green, située à proximité des studios. Avec l’aide du professeur de musique Alun Renshaw, et sans consulter le directeur, il recrute 23 élèves. Les enfants enregistrent leurs parties avec un enthousiasme communicatif… en à peine une demi-heure.
Waters se souviendra longtemps de ce moment :
« J’en frémis encore aujourd’hui en repensant à ce que j’ai ressenti en entendant ces enfants chanter. »
Initialement prévues en arrière-plan, les voix deviennent finalement l’attraction principale du morceau.
Les dernières touches et le succès mondial
Le titre est presque achevé. Il ne manque plus que quelques éléments décisifs :
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le solo de guitare final, tranchant et incisif, signé David Gilmour
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une voix de maître d’école autoritaire, réprimandant les élèves :
« If you don’t eat your meat, you can’t have any pudding »
Le 22 mars 1980, la chanson atteint le sommet : elle devient le seul numéro un de Pink Floyd aux États-Unis. Un exploit inattendu pour un groupe peu habitué aux formats radios.
Mais le succès s’accompagne d’une controverse immédiate. Accusé d’attaquer frontalement l’éducation, Waters insiste : sa critique ne vise pas le système dans son ensemble, mais celui qui bride, formate et uniformise l’esprit des jeunes.
Héritage et résonance durable
Désenchanté par l’évolution du système éducatif britannique, Alun Renshaw, professeur de musique — l’exact opposé des enseignants autoritaires dénoncés par Waters — finit par s’installer en Australie.
En 2004, il confie au Sydney Morning Herald :
« La chanson a suscité une réaction épidermique sans aucun lien avec le système éducatif. J’ai réfléchi à la vie humaine et à l’importance fondamentale de l’éducation. J’ai compris l’enjeu. Et les parents aussi, puisqu’ils ont acheté le disque. »
Plus de quarante ans après sa sortie, « Another Brick in the Wall, Part II » reste un manifeste musical, toujours aussi pertinent, toujours aussi dérangeant. Une preuve éclatante que le rock, lorsqu’il ose, peut encore faire trembler les murs.
































