En 1990, Kurt Cobain, Dave Grohl et Krist Novoselic montent à bord d’une camionnette du label indépendant Sub Pop, fondé à Seattle par Jonathan Poneman et Bruce Pavitt. Direction : Madison, Wisconsin. Objectif : travailler avec Butch Vig dans ses studios Smart.
Sub Pop avait déjà publié Bleach, premier album de Nirvana, mais aussi des disques de Soundgarden, Tad ou Mudhoney. Pourtant, à leur arrivée dans le Wisconsin, le trio n’a rien de rock stars : « Ils étaient dans un sale état », se souvient Butch Vig. « Ils sortaient d’un concert et avaient besoin d’un bon repas chaud et d’une douche. »
De l’underground à la révolution Nevermind
Butch Vig comprend vite qu’il devra composer avec la vision radicale de Kurt Cobain : pas de production clinquante, pas de surimpressions, pas de trahison de la pureté punk. « Finalement, je l’ai convaincu de doubler au moins sa voix en lui disant : “John Lennon le faisait aussi.” »
De cette première démo naîtra Nevermind, publié le 24 septembre 1991. L’album s’écoulera à 25 millions d’exemplaires et redéfinira le paysage musical des années 90. Conseillé par Kim Gordon de Sonic Youth, le groupe signe chez Geffen Records afin de toucher un public plus large. Le budget passe de 600 dollars à une somme dix fois supérieure, et l’enregistrement est déplacé aux studios Sound City, en Californie.
Ce changement d’échelle alimente la colère de Cobain, qui ira jusqu’à qualifier Nirvana de « groupe de putes du rock commercial ». Pourtant, c’est précisément ce bond qualitatif qui permettra à l’underground de conquérir le mainstream. Avec Butch Vig, Nirvana trouve une formule redoutable : des chansons simples, construites sur la structure classique couplet-refrain, jouées avec une fureur brute, mais toujours mélodiques.
« Quand je suis arrivé à Van Nuys pour enregistrer Nevermind, j’avais une idée de ce que ça allait donner », confiera Butch Vig. « Kurt voulait un album au son parfait. »
Come As You Are : la douceur dans la fureur
Parmi les titres qui marquent un tournant, il y a Come As You Are. Dès la démo enregistrée à Madison, Butch Vig est frappé par sa ligne de basse hypnotique, doublée d’un riff de guitare aquatique et entêtant. « Nous voulions que ça sonne comme une chanson pour enfants », expliquera Dave Grohl.
Le titre serait inspiré d’une pancarte aperçue à l’entrée d’une auberge de jeunesse à Aberdeen, ville natale de Cobain, où il dormait parfois pour fuir une famille dysfonctionnelle.
Pour Butch Vig, le message est limpide : « C’est une chanson qui parle d’acceptation de soi et des autres. Peu importe à quel point vous êtes brisé et bizarre, vous pouvez être vous-même et être accepté tel que vous êtes. »
Cobain y chante son incapacité à se conformer aux conventions, à ce que la société attend de vous, répétant ce refrain troublant :
« And I swear that I don’t have a gun. »
Une phrase à la fois rassurante et inquiétante, devenue l’un des vers les plus emblématiques du rock des années 90.
Entre doute et consécration
Ironie du sort : Kurt ne souhaitait initialement pas sortir Come As You Are, qu’il jugeait trop proche de Eighties de Killing Joke. Mais le morceau deviendra le deuxième single de Nevermind, après l’explosion planétaire de Smells Like Teen Spirit.
Le succès est immédiat : 9e place des charts britanniques, Top 40 américain. Cobain accepte de tourner un clip, à une condition : que les visages soient déformés et floutés, renforçant le sens de la chanson et son rejet de l’exposition frontale.
Avec Come As You Are, Nirvana signe bien plus qu’un single : un manifeste générationnel. Une déclaration d’indépendance. Un hymne pour celles et ceux qui ne rentrent dans aucune case.
En 2005, sur la route menant à Aberdeen — ville que Cobain cherchait désespérément à fuir — un panneau est installé :
« Welcome to Aberdeen, Washington. Come As You Are. »
Comme un ultime clin d’œil à celui qui aura transformé sa fragilité en force universelle.




























