La reformation de Led Zeppelin au Live Aid 1985 de Philadelphie devait être un moment d’histoire. Elle s’est finalement imposée comme l’un des plus grands désastres annoncés de l’histoire du rock. Un rendez-vous manqué, scruté encore aujourd’hui comme l’exemple parfait de ce qu’un mythe ne doit jamais faire : revenir sans filet.
Depuis la mort tragique du légendaire John “Bonzo” Bonham en 1980, le groupe s’était dissous dans une dignité rare. Jimmy Page, Robert Plant et John Paul Jones avaient juré de ne jamais remplacer leur batteur, pilier rythmique et âme sauvage du Zeppelin. Pourtant, lorsque Bob Geldof orchestre le premier événement musical planétaire de l’histoire, retransmis simultanément depuis Londres et Philadelphie, l’appel est trop fort. Pour la première fois depuis cinq ans, Led Zeppelin accepte de remonter sur scène, accompagné du musicien de studio Paul Martinez… et de Phil Collins derrière les fûts.
Un concept impitoyable pour les légendes
Le Live Aid n’était pas un concert comme les autres. Geldof l’avait imaginé comme un « jukebox mondial », brutal et sans concessions : des sets de 20 minutes, aucune mise en scène, pas d’effets, pas de décor, presque pas de répétitions. Une épreuve de vérité pour les artistes.
Certains y ont écrit leur légende. Queen a livré l’une des plus grandes performances live de tous les temps. U2 et David Bowie ont transcendé la contrainte. D’autres, en revanche, se sont fracassés sur la réalité du direct. Led Zeppelin en tête.
Une décision fatale : Phil Collins à la batterie
Avec le recul, Jimmy Page ne mâche pas ses mots. Dans une interview accordée au Times, il qualifiera le choix de Phil Collins de première erreur majeure :
« On a répété pendant deux heures avant de monter sur scène. Le premier morceau était Rock ’n’ Roll, mais le batteur qu’on avait avec nous ne savait pas jouer le début. À partir de là, on était mal partis. »
Une phrase lourde de sens, qui résume le naufrage à venir.
Le témoignage de Phil Collins : tension maximale
De son côté, Phil Collins a souvent livré sa version des faits. Le musicien de Genesis n’était pas un intrus : il avait déjà collaboré sur les albums solo de Robert Plant. Ce dernier l’avait convaincu de participer, surtout pour être présent au Live Aid. Collins, ce jour-là, avait même réalisé un exploit logistique : prendre le Concorde de Londres à Philadelphie pour jouer aux deux concerts.
« Je ne pensais pas que ça prendrait une telle ampleur, le retour de Led Zeppelin », confiera-t-il plus tard.
Sur scène, il est épaulé par un second batteur, Tony Thompson. Mais très vite, l’atmosphère se dégrade.
« Robert est quelqu’un de formidable, mais Jimmy Page m’a attaqué d’emblée. Dès que ces deux-là se sont retrouvés ensemble, une tension palpable est apparue. »
La légende raconte un échange glacial. Jimmy Page lance :
— « Sais-tu jouer Stairway to Heaven ? »
Collins réplique :
— « J’ai vu ton premier concert à Londres, je connais tes chansons. »
Page insiste, corrige, coupe, conteste. Collins avouera plus tard avoir écouté Stairway to Heaven pendant le vol en Concorde, comme un étudiant révisant avant un examen impossible.
Un naufrage en mondovision
Le résultat est sans appel : un groupe mal accordé, des tempos hésitants, une voix fatiguée, une guitare instable. Rien ne fonctionne. La magie n’opère pas. Pire encore, elle se fissure sous les yeux du monde entier.
« Si j’avais pu, je serais parti », dira Phil Collins.
Après le concert, Jimmy Page lâchera une phrase devenue tristement célèbre :
« Un des batteurs était encore en plein vol, au milieu de l’océan, et ne connaissait pas les chansons. »
Un héritage que Led Zeppelin préférera effacer
À tel point que Led Zeppelin refusera longtemps que cette performance soit officiellement diffusée ou incluse dans les archives du Live Aid. Une manière de protéger la légende, de préserver l’aura intacte d’un groupe qui, sans John Bonham, n’a peut-être jamais vraiment voulu renaître.
Le Live Aid 1985 restera donc comme un rappel cruel : même les dieux du rock ne sont pas invincibles. Et parfois, le plus grand acte de respect envers sa propre légende… c’est de ne jamais la rejouer.
































