Dans une scène mémorable du film Deliver Me From Nowhere, consacré à la période d’isolement durant laquelle Bruce Springsteen écrit et enregistre seul l’album Nebraska dans une maison de Colts Neck, dans le New Jersey, le Boss pousse la porte d’un concessionnaire automobile et lâche au vendeur :
« Je n’ai jamais eu de voiture neuve de ma vie. »
La phrase résonne comme un aveu. Car chez Springsteen, la voiture n’est pas un simple objet : c’est un symbole. Une métaphore de la liberté, de la fuite, du rêve américain cabossé. Depuis ses débuts, les routes du New Jersey irriguent son œuvre comme des artères brûlantes.
Les voitures au cœur des chansons
Dans Racing in the Street, le protagoniste roule en Chevrolet de 1969, moteur 396 pouces cubes, incarnation d’un espoir mécanique prêt à rugir.
Dans Pink Cadillac, la Cadillac rose aux sièges en velours devient symbole de réussite et de sensualité rock.
Dans Thunder Road, une voiture attend devant la maison de Mary :
« La porte est ouverte, mais le trajet n’est pas gratuit. »
Une invitation à quitter la grisaille pour embrasser le destin.
Et puis il y a la face sombre. Dans Stolen Car, extraite de The River, la perte de la voiture devient le reflet d’un rêve brisé :
« Je conduis la nuit… craignant que dans cette obscurité je finisse par disparaître. »
« Les voitures ont donné plus de puissance à mes chansons », confiera-t-il.
« L’image de la conduite a toujours été très évocatrice pour les gens. »
La Chevrolet Bel Air 1957 : naissance d’une icône
En 1975, alors que sa carrière décolle, Springsteen achète pour 2 000 dollars une Chevrolet Bel Air décapotable, avec des flammes peintes sur le capot. Cette voiture aurait inspiré des classiques comme Jungleland, Backstreets et l’album mythique Born to Run.
Jugée trop tape-à-l’œil après le succès, il s’en sépare. L’auto sera exposée au Rock and Roll Hall of Fame avant d’être vendue aux enchères en 2016.
Corvette, autobiographie et héritage familial
Peu après, il s’offre une Chevrolet Corvette C1. Le photographe Frank Stefanko immortalise Springsteen appuyé sur le capot, sur une route enneigée. Le cliché deviendra la couverture de son autobiographie Born to Run, best-seller en 2016.
Dans le livre, il raconte :
« J’ai toujours adoré acheter de vieilles voitures, de vraies épaves… Je les réparais petit à petit. Cela me rappelait que si la musique ne fonctionnait pas, je pourrais toujours devenir mécanicien, comme mon père me l’avait suggéré. »
Chez lui, la mécanique est une affaire de transmission. De filiation. D’identité ouvrière.
La première voiture neuve : Camaro Z28
Pendant l’enregistrement de Nebraska, Springsteen franchit un cap : il achète sa première voiture neuve, une Chevrolet Camaro Z28.
Depuis, la collection s’est étoffée :
-
Chevrolet Impala SS, offerte par Gary U.S. Bonds
-
Chevrolet Corvette
-
Cadillac Eldorado
-
Chevrolet El Camino
-
Jeep Cherokee
-
Land Rover Range Rover L322
-
Porsche 911
Des modèles vintage des années 60 et 70, mais aussi des véhicules plus récents pour la vie quotidienne. « Uniquement pour mes trajets quotidiens », précise-t-il à propos de ses 4x4.
Une métaphore en mouvement
« Il y a 40 ans, la voiture était une puissante métaphore de la route sans fin, de la liberté. Aujourd’hui, je ne dirais pas ça. »
La phrase sonne comme un regard lucide sur le temps qui passe.
La voiture reste pourtant chez Springsteen une métaphore du mouvement, du passage, de la traversée des collines et des virages vers l’avenir. Elle apaise, parfois. Elle donne l’illusion d’avancer toujours.
Mais avançons-nous vraiment ?
Chez le Boss, la route n’est jamais qu’un décor : elle est le reflet de l’âme américaine. Une ligne d’horizon où s’entrechoquent espoir, solitude et rédemption.
Et au bout du bitume, moteur allumé, il y a toujours cette promesse : celle d’un nouveau départ.
































