Jeff Beck, le guitariste préféré de ton guitariste préféré

Jeff Beck, le guitariste préféré de ton guitariste préféré

Le 10 janvier 2023, quand Jeff Beck s’éteint, le monde du rock ne s’effondre pas dans le bruit. Il se tait. Comme si chacun, instinctivement, savait qu’il venait de perdre un musicien qu’on n’applaudit pas n’importe comment.

Il y a des disparitions qui claquent comme un coup de tonnerre, et d’autres qui laissent derrière elles un silence étrange, lourd, presque respectueux. Le 10 janvier 2023, quand Jeff Beck s’éteint, le monde du rock ne s’effondre pas dans le bruit. Il se tait. Comme si chacun, instinctivement, savait qu’il venait de perdre un musicien qu’on n’applaudit pas n’importe comment. Un musicien qu’on écoute les yeux fermés.

Jeff Beck n’a jamais été une rockstar au sens classique du terme. Il n’en avait ni le besoin ni l’envie. Là où certains cherchaient la reconnaissance, lui cherchait le son. Là où d’autres bâtissaient des légendes à coups de tubes, Beck construisait une œuvre à coups de sensations, de textures, de frissons. Il n’a jamais couru après la lumière, mais elle l’a suivi toute sa vie, discrètement, comme une évidence.

Dans les années 60, alors que le rock britannique est en pleine ébullition, son nom commence déjà à circuler entre initiés. En 1965, il rejoint The Yardbirds, succédant à Eric Clapton. Un passage de relais historique. Mais Jeff Beck ne reprend pas le flambeau, il le tord. Il pousse les amplis trop loin, joue avec la saturation, transforme le feedback en langage. Dans ce même groupe passera aussi Jimmy Page. Trois guitaristes, trois visions, trois légendes. Et pourtant, Beck reste déjà à part, refusant toute trajectoire prévisible.

Ce qui frappe chez lui, ce n’est pas la démonstration, mais le toucher. Jeff Beck ne joue pas la guitare, il la fait parler. Souvent sans médiator, aux doigts, il sculpte chaque note, étire le vibrato, étouffe une corde, en fait hurler une autre. Sa guitare devient une voix humaine, capable de murmurer comme de rugir. Il chante peu, presque pas. Il n’en a pas besoin. Tout est déjà là, dans ses mains.

À la fin des années 60, il pourrait pourtant choisir la voie royale. Le succès massif, les stades, les formules éprouvées. Il choisit l’inverse. Jeff Beck préfère le risque au confort, l’exploration à la répétition. Il traverse le blues rock, le hard rock, le jazz fusion, le funk, l’expérimental, sans jamais s’installer. Des albums comme Truth, Beck-Ola, puis surtout Blow by Blow et Wired deviennent des jalons essentiels. Blow by Blow (1975), disque instrumental à une époque où la guitare doit encore servir la chanson, s’impose comme l’un des plus grands albums de guitare de tous les temps.

Le grand public, lui, ne le sacralise pas toujours. Mais les musiciens, eux, savent. Dans les studios, les loges, les interviews, son nom revient sans cesse, presque avec pudeur. Jimi Hendrix, Stevie Ray Vaughan, Brian May, Slash, Joe Satriani, Steve Vai… Tous parlent de Jeff Beck avec le même respect. Celui qu’on réserve aux artistes impossibles à imiter. Parce que Beck n’avait pas seulement une technique. Il avait une liberté totale.

Quand il disparaît le 10 janvier 2023, à 78 ans, le rock perd un pilier silencieux. Les hommages affluent, sobres, sincères, sans récupération. Trois ans plus tard, son héritage est intact. Ses disques n’ont pas vieilli. Son jeu reste moderne, insaisissable, vivant. Jeff Beck n’a jamais cherché à être le plus célèbre. Il a seulement cherché à être juste.

Et c’est sans doute pour cela que son nom continue de circuler comme un secret bien gardé, transmis de musicien à musicien, loin des classements et des projecteurs. Dans l’histoire du rock, Jeff Beck n’est pas une légende criarde. Il est une référence murmurée. Le guitariste préféré de ton guitariste préféré.