Le producteur Tony Visconti, ami fidèle et collaborateur historique de David Bowie, a un jour résumé l’homme mieux que quiconque :
« Il a toujours fait ce qu’il voulait de la meilleure façon possible. Sa mort n’est pas différente de sa vie : c’est une œuvre d’art. »
Le 8 janvier 2016, jour de son 69ᵉ anniversaire, David Bowie publie Blackstar, le vingt-sixième album de sa carrière. Personne ne le sait encore, mais ce disque est un testament. Deux jours plus tard, le 10 janvier, le monde apprend avec stupeur la disparition du Thin White Duke. Le choc est immense. Le silence, assourdissant. Et Blackstar devient instantanément bien plus qu’un album : un rituel d’adieu, une œuvre pensée jusqu’à l’ultime détail.
Enregistré en secret début 2015 au Magic Shop, petit studio analogique new-yorkais situé à quelques pas de son appartement, Blackstar est conçu comme une énigme. Selon Tony Visconti, Bowie le voyait comme « un cadeau d’adieu à son public ». Un dernier geste d’artiste, d’une audace radicale, à contre-courant de toute nostalgie.
Album expérimental, déroutant, parfois glaçant, Blackstar est l’expression ultime d’un génie visionnaire. Bowie n’a jamais cessé de se réinventer : des masques, des sons, des identités multiples. Il avait fait de sa vie une œuvre d’art dès le jour où David Jones est devenu David Bowie. Il en a fait de même avec sa mort.
La naissance d’un disque hors du temps
Tout commence une nuit à New York. Bowie entre incognito dans un club de jazz pour assister au concert du Donny McCaslin Quartet, formation de jazz expérimental menée par le saxophoniste Donny McCaslin, accompagné de Mark Guiliana à la batterie, Jason Lindner aux claviers et Tim Lefebvre à la basse.
Après le concert, Bowie se rend en coulisses et lâche simplement :
« Et si on enregistrait un album ensemble ? »
Quelques semaines plus tard, en décembre 2014, le quartet reçoit les démos des sept morceaux de Blackstar. En janvier, ils entrent en studio au Magic Shop puis chez Human Worldwide, rejoints par le guitariste de jazz Ben Monder, James Murphy de LCD Soundsystem aux percussions, et bien sûr Tony Visconti à la production.
Personne ne soupçonne alors la maladie de Bowie.
« Aucun de nous n’avait remarqué sa maladie », racontera Tim Lefebvre.
« Dès le départ, il avait des idées très claires. Il a choisi un groupe soudé, nous a donné carte blanche pour expérimenter, et il enregistrait ses parties vocales en direct. »
Jusqu’au bout, Bowie crée. Jusqu’au bout, il dirige.
“Blackstar” : une plongée dans l’au-delà
Le morceau-titre, Blackstar, est l’une des compositions les plus complexes et fascinantes de toute sa carrière. 9 minutes et 57 secondes — la durée maximale autorisée par la reproduction numérique à l’époque — comme une contrainte volontaire, presque rituelle.
Musicalement, le titre navigue entre jazz contemporain, post-rock et atmosphères funèbres. Thématiquement, il est obsédé par la mort, la transmission, la métamorphose. Bowie y convoque des références multiples :
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Black Star d’Elvis Presley,
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l’image inquiétante de la « villa de la malédiction »,
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le vers « au centre de tout », interprété par de nombreux critiques comme un clin d’œil au Livre des mensonges d’Aleister Crowley, figure majeure de l’occultisme britannique.
Mais surtout, Bowie y raconte un cycle éternel : la fin, suivie d’une renaissance. Il chante, d’une voix déjà spectrale :
Le jour de sa mort, quelque chose se produisit.
Son esprit s’éleva d’un mètre et s’écarta.
Quelqu’un d’autre prit sa place et cria courageusement :
« Je suis une Étoile Noire. »
Ces mots résonnent aujourd’hui comme une prophétie auto-réalisée.
L’ultime geste d’un artiste éternel
Avec Blackstar, David Bowie ne s’est pas contenté d’affronter la mort : il l’a mise en scène, transformée, sublimée. Là où beaucoup auraient cherché la consolation ou la nostalgie, Bowie a choisi l’expérimentation, le mystère, l’inconfort.
Il est parti comme il a vécu : libre, insaisissable, en avance sur tout le monde.
Blackstar n’est pas un album de fin. C’est une transmission, une étoile sombre qui continue de briller dans l’histoire du rock.
David Bowie n’est pas mort.
Il est devenu une œuvre d’art éternelle.
































