Dimanche soir, 1964. Des dizaines de millions d’Américains sont devant leur poste pour le rendez-vous incontournable de CBS. Depuis le 9 février, où les Beatles y ont fait hurler l’Amérique, le Ed Sullivan Show est devenu la porte d’entrée royale pour tout groupe britannique qui veut conquérir le pays. Le 25 octobre, c’est au tour des Rolling Stones de passer cette porte. Ils vont presque la faire sauter.
Les « anti-Beatles » débarquent
Face à des Beatles en costume et à la mine avenante, les Stones cultivent une tout autre image : cheveux plus longs, regards plus insolents, allure volontiers débraillée. Leur manager, Andrew Loog Oldham, joue de cette différence et en fait un argument commercial. Aux États-Unis, la méfiance est déjà là. Quelques mois plus tôt, en juin, le groupe avait essuyé les moqueries du présentateur Dean Martin dans une autre émission, qui s’était amusé de leur apparence devant les caméras.
Un public en transe
Sur le plateau new-yorkais, le groupe interprète notamment « Time Is on My Side ». Le morceau est loin d’être subversif, et c’est tout le paradoxe de la soirée : ce n’est pas ce que les Stones jouent qui choque, mais ce qu’ils déclenchent. Dans la salle, les cris des adolescents couvrent la musique, l’excitation tourne à l’hystérie et la situation échappe en partie au contrôle de l’équipe.
Ed Sullivan, lui, n’apprécie pas du tout. Dans la foulée, il aurait déclaré qu’on ne le reprendrait plus à inviter un tel groupe, expliquant qu’il lui avait fallu des années pour bâtir son émission et qu’il n’entendait pas la voir ruinée en quelques semaines. La sentence paraît définitive.
Promesse non tenue
Elle ne l’est pas. Les Stones font vendre, et un public qui hurle, c’est de l’audience. Sullivan finit par les réinviter, et le groupe reviendra à plusieurs reprises dans l’émission au fil des années. En janvier 1967, la tension réapparaît : la production exige que « Let’s Spend the Night Together » soit modifiée. Mick Jagger finit par chanter « Let’s spend some time together », en levant les yeux au ciel face à la caméra.
Alors, trop provocateurs ?
La réponse est nuancée. Sur le fond, les Rolling Stones de 1964 sont encore loin des scandales qui suivront. Ce qui dérange l’Amérique des années 60, c’est moins une provocation précise qu’une présence : une jeunesse qui se reconnaît dans des types peu rassurants, et une télévision qui ne maîtrise plus ses propres téléspectateurs. Le scandale du 25 octobre est autant celui d’un public que celui d’un groupe.
Et l’épisode montre surtout ce que pèse la télévision américaine face à l’argent : la fermeté de Sullivan n’a pas résisté très longtemps à l’attrait d’une émission qui fait parler d’elle. Trop provocateurs pour la télé américaine ? Assez pour l’inquiéter, jamais assez pour qu’elle se passe d’eux.




























