Quelques secondes suffisent. Une guitare qui descend, sèche, lourde, un peu sale, et on sait où l’on est. Le riff de « Whole Lotta Love » fait partie de ces phrases musicales que tout le monde reconnaît sans forcément connaître le titre. Des magazines spécialisés comme Total Guitar et Guitar World l’ont même désigné comme le plus beau riff de l’histoire du rock. Il ouvre « Led Zeppelin II », paru il y a 57 ans jour pour jour.
Un album écrit sur la route
Ce disque n’est pas né dans un studio tranquille. En 1969, le groupe enchaîne trois tournées nord-américaines et quatre en Grande-Bretagne, sans une vraie pause. John Paul Jones l’a raconté : ils étaient tout le temps sur scène, et les riffs de Page sortaient chaque soir un peu plus furieux que la veille. Les morceaux s’écrivent dans des chambres d’hôtel, sur des nappes de restaurant, et s’enregistrent entre deux concerts dans des studios éparpillés entre Londres, New York, Memphis et Los Angeles.
Page produit lui-même. « Whole Lotta Love » est enregistré à l’Olympic Studios de Londres au printemps 1969, puis l’album est mixé à New York par Eddie Kramer, l’ingénieur du son qui avait déjà travaillé avec Jimi Hendrix. Contrairement à la légende, le groupe n’a pas enregistré devant des murs d’amplis. Jones le rappelle : Page jouait sur de petits amplificateurs, mais il savait très bien les mixer. La puissance du morceau vient du travail en studio, pas seulement du volume.
Une dette envers Chicago
Le riff ne vient pas de nulle part. Il s’appuie sur « You Need Love », écrit par le bluesman Willie Dixon et enregistré par Muddy Waters en 1962. Robert Plant en reprend l’essentiel des paroles, et le nom de Dixon n’apparaît pas sur le disque. Il faudra une action en justice, des années plus tard, pour que celui qui avait écrit la chanson soit reconnu comme tel.
La base est donc celle du blues, avec une phrase qui revient, une voix qui supplie, un désir qui tourne en boucle. Le traitement, lui, est tout autre : un son épais, saturé, poussé jusqu’à la limite. Le blues sort de la salle enfumée pour entrer dans un stade.
Le trou noir du milieu
Le passage central est le plus étonnant. Page raconte l’avoir imaginé comme un morceau d’avant-garde : bruits, grognements, effets étranges, un son presque inquiétant qui n’avait, de son propre aveu, aucune chance de passer à la radio. Il a fallu le retravailler pour que le titre reste diffusable. Selon lui, plusieurs de ces techniques d’enregistrement n’avaient jamais été utilisées avant 1969.
Il en fait une question de liberté. Sans producteur extérieur, personne n’est venu lui dire que c’était trop, ou que c’était du bruit. Cette idée du studio comme instrument n’appartenait d’ailleurs pas qu’au rock : à la même époque, Miles Davis enregistrait « Bitches Brew » à New York, avec Teo Macero qui découpait et recollait les bandes.
L’entrée dans une autre décennie
Le titre sort en single aux États-Unis le 7 novembre 1969, et l’album grimpe à la première place des classements américain et britannique. Pendant que le reste du monde musical finissait encore les années 60, Led Zeppelin jouait déjà celles d’après. Selon Guitar World, moins de trois secondes ont suffi pour que le rock change de décennie.




























