"Manchester est une ville vraiment à part" : Philippe Brossat raconte la capitale du rock dans Street of Manchester

"Manchester est une ville vraiment à part" : Philippe Brossat raconte la capitale du rock dans Street of Manchester

Joy Division, The Smiths, Happy Mondays, The Stone Roses, Oasis, l’Haçienda et le football : dans Street of Manchester, Philippe Brossat remonte la piste des lieux qui ont façonné l’une des scènes musicales les plus fécondes d’Angleterre. Une ville qu’il a connue sinistrée à la fin des années 1970 et qu’il a retrouvée métamorphosée près d’un demi-siècle plus tard.

Manchester n’a pas seulement produit une impressionnante succession de groupes. Pour Philippe Brossat, elle a créé un environnement où la musique, le football, les quartiers et l’histoire industrielle sont devenus indissociables.

C’est ce territoire qu’il parcourt dans Street of Manchester, à la recherche des clubs, salles, rues et bâtiments derrière Joy Division, The Smiths, Happy Mondays, The Stone Roses ou Oasis.

L’auteur connaît la ville depuis la fin des années 1970. Et le Manchester de l’époque n’avait rien de celui qu’il a retrouvé lors d’un voyage en novembre 2025.

"Je n’ai pas reconnu la ville. C’est une ville avec des buildings, c’est un mini-New York, c’est incroyable", raconte-t-il.

"Il y a un fond très vrai" derrière le mythe du foot ou du rock

Dans son livre, Philippe Brossat évoque une jeunesse mancunienne qui aurait longtemps eu le choix entre le football et le rock. Une formule qu’il reconnaît volontiers comme un peu romantique : "C’est vrai que ça a un côté un peu romantique de dire ça, c’est-à-dire qu’il n’y a que deux solutions. C’est un peu réducteur, je suis d’accord."

Mais derrière la formule, assure-t-il, existait une réalité sociale particulière. Manchester, ancienne puissance textile, a été durement frappée par la désindustrialisation.

"Moi, j’ai connu Manchester à la fin des années 70 et je peux vous dire que c’était vraiment une ville complètement sinistrée", se souvient-il. Certains secteurs portaient encore, selon lui, les marques des bombardements de la Seconde Guerre mondiale.

Dans ce contexte, la musique prend une dimension particulière pendant les années 1980 et 1990.

"Pendant vingt ans, il y a eu une éclosion incroyable", résume Philippe Brossat, citant la succession de groupes devenus majeurs bien au-delà de la ville.

Manchester n’a pas inventé seule : elle a mélangé

L’Hacienda occupe naturellement une place centrale dans cette histoire. Le club lié à Factory Records a beaucoup puisé dans les musiques électroniques américaines, notamment la house née à Chicago.

Pour Philippe Brossat, c’est précisément l’une des forces de Manchester : absorber des influences extérieures et les transformer.

Les ports de Liverpool et Manchester ont longtemps constitué des portes d’entrée pour les disques américains. Puis sont arrivés les mélanges.

"Happy Mondays, j’arrive même pas à définir ce qu’est leur musique. C’est un mélange entre la house, la musique psychédélique, le rock et la dance music."

Même constat pour The Stone Roses, nourris de psychédélisme des années 1960, de rock et de dance music.

"Tous ces mélanges-là, c’est vraiment ce qui fait le mix de Manchester", estime l’auteur.

Il voit aussi dans cet éclectisme le reflet d’une ville universitaire, portuaire et traditionnellement ouverte aux populations et cultures venues d’ailleurs.

Une ville transformée au point d’effacer ses propres fantômes

Pour écrire Street of Manchester, Philippe Brossat est revenu sur les traces de cette histoire. Exercice parfois frustrant : une grande partie du décor originel a disparu.

Le centre-ville a été profondément reconstruit et modernisé.

"Manchester est un cas particulier parce que ça a été vraiment complètement modifié", constate-t-il.

Il faut parfois s’éloigner du cœur de la ville pour retrouver davantage de traces du passé.

Quelques lieux résistent malgré tout. Philippe Brossat cite notamment le Boardwalk, où Oasis a fait ses débuts et où les Happy Mondays ont également joué. Le club a fermé, mais son bâtiment subsiste.

"Et juste en face du Boardwalk, il y a une petite maison, et c’est l’endroit où Tony Wilson habitait", raconte-t-il.

À proximité se trouvait également l’Hacienda. Le club a disparu, mais un immeuble d’appartements construit à son emplacement en reprend aujourd’hui le nom et certains codes architecturaux.

Autre survivant : l’ancien bâtiment des bureaux de Factory Records, transformé en club.

"C’est peut-être l’un des derniers vestiges de la grande époque de Manchester."

L’autre fil rouge de Street of Manchester, c’est le ballon rond.

Pour Philippe Brossat, le lien entre groupes et clubs de football prend à Manchester une dimension qu’on retrouve difficilement ailleurs.

"Le football en Angleterre, c’est une religion. C’est vraiment une religion", insiste-t-il.

À Manchester, connaître l’appartenance footballistique d’un musicien ferait presque partie de son identité publique.

Et Oasis en est l’exemple le plus évident. La passion des frères Gallagher pour Manchester City est devenue une composante de leur propre mythologie.

Philippe Brossat cite leur concert d’avril 1996 à Maine Road, alors stade de Manchester City, comme un moment particulièrement symbolique.

"Le rapport, il est authentique. C’est pas cosmétique, c’est vraiment de l’amour fou."

Le succès ultérieur de City ne change rien à l’histoire : lorsque les Gallagher revendiquaient cette fidélité, le club était très loin de dominer le football anglais.

Le concert qui aurait changé Manchester

Parmi les épisodes racontés dans le livre, un concert occupe une place à part : celui des Sex Pistols au Free Trade Hall, le 4 juin 1976.

La légende raconte qu’ils n’étaient qu’une poignée dans la salle, mais que plusieurs spectateurs allaient ensuite devenir des acteurs essentiels de la scène mancunienne.

Une histoire trop parfaite pour être vraie ?

"Non, l’histoire est totalement véridique. J’ai vérifié plusieurs sources, plusieurs bouquins faits par les participants", répond Philippe Brossat.

Les futurs membres ou figures de plusieurs groupes majeurs de Manchester auraient alors assisté à ces premiers concerts punk. Pour l’auteur, ce moment participe au basculement qui conduira à l’explosion musicale des années suivantes.

Le Free Trade Hall avait déjà marqué l’histoire dix ans auparavant avec le fameux concert de Bob Dylan en 1966, durant sa période électrique.

Aujourd’hui, nouvelle illustration de la transformation de Manchester : le bâtiment est devenu un hôtel cinq étoiles.

Une ville moins différente, mais toujours musicale

Philippe Brossat ne prétend pourtant pas que Manchester serait restée figée dans son âge d’or.

La ville contemporaine demeure remplie de petits clubs, de cafés et de bars où jouent chaque soir de jeunes groupes. Mais elle ne dispose peut-être plus de l’avance spectaculaire qui fut la sienne.

"Il y a encore plein, plein, plein de petits clubs […] avec de très bons groupes qui jouent. Mais j’ai envie de dire : ce n’est pas mieux et ce n’est pas moins bien que d’autres villes aujourd’hui en Angleterre."

La playlist proposée à la fin de Street of Manchester s’arrête d’ailleurs à la fin des années 1990. Non parce que la musique aurait disparu, mais parce qu’une période exceptionnelle s’est refermée.

Après des ouvrages consacrés à Londres, New York, Los Angeles ou Chicago, Philippe Brossat poursuit ainsi une obsession née loin de toutes ces capitales musicales. Originaire d’un petit village près de Saint-Étienne, il raconte avoir rêvé adolescent devant les endroits où "tout se passait".

Une fois adulte, il est allé les chercher.

Et à Manchester, même lorsque les clubs ont fermé et que les immeubles ont changé, leurs histoires continuent manifestement de hanter les rues.