Nirvana : pourquoi Kurt Cobain détestait-il jouer « Smells Like Teen Spirit » en concert ?

Nirvana : pourquoi Kurt Cobain détestait-il jouer « Smells Like Teen Spirit » en concert ?
Kurt Cobain,New York, 1993. (photo : Frank Micelotta Archive/Getty Images)

Septembre 1991 : « Nevermind » sort et le monde entier découvre le riff de « Smells Like Teen Spirit ». Pour Kurt Cobain, c’est le début d’un malentendu qui ne le quittera plus jusqu’à sa mort, en avril 1994.

Certaines chansons, un groupe rêve de les voir devenir des tubes. D’autres lui échappent. « Smells Like Teen Spirit » appartient à la seconde catégorie. En quelques semaines, le morceau fait de Nirvana le visage de toute une génération, et de Kurt Cobain un porte-parole qu’il n’avait jamais demandé à être.

Une chanson pop, assumée comme telle

Cobain n’a jamais joué les génies inspirés. Dans une interview à Rolling Stone au début de 1994, il expliquait avoir voulu écrire la chanson pop parfaite, en reconnaissant sans détour qu’il avait surtout cherché à imiter les Pixies, avec ces couplets presque murmurés qui explosent en refrain. Il trouvait aussi que le riff ressemblait un peu trop à du Boston. Pour un garçon qui se voyait en gardien de l’underground, voir ce « petit exercice de style » écraser tout sur son passage avait quelque chose de profondément gênant.

Le titre lui-même racontait déjà un quiproquo. « Teen Spirit » vient d’une phrase tracée au mur par Kathleen Hanna, du groupe Bikini Kill : Kurt smells like Teen Spirit. Cobain y avait vu un slogan révolutionnaire. C’était le nom d’un déodorant, que portait alors sa compagne de l’époque. Il n’a compris qu’après coup, et le morceau était déjà parti sans lui.

Un public qu’il n’avait pas choisi

Le vrai problème se trouvait devant la scène. Cobain disait voir, aux premiers rangs, des types qui ressemblaient à ceux qui lui avaient rendu le lycée pénible : les sportifs, les gars sûrs d’eux, ceux qu’il visait justement dans ses textes. Ces mêmes gars hurlaient désormais ses paroles, sans en retenir le sens. Entendre « Here we are now, entertain us » chanté à pleins poumons par ceux qu’il raillait, la farce devenait un peu lourde.

Le sabotage, version Nirvana

Alors il a pris l’habitude de saboter. Dès la fin de 1991, dans l’émission Top of the Pops sur la BBC, il chante d’une voix volontairement grave, quasi parodique, pendant que Krist Novoselic balance sa basse en l’air. En concert, il lui arrive de bâcler le morceau, de changer les paroles, de le jouer sans conviction ou de laisser la foule chanter à sa place. Le groupe y gagne parfois des moments d’une drôlerie savoureuse, mais on sent surtout un musicien qui n’en peut plus de sa propre chanson.

Le symbole le plus fort reste sans doute le MTV Unplugged, enregistré en novembre 1993. Le public attendait forcément le grand tube. Nirvana ne l’a pas joué. Ce soir-là, Cobain a préféré les reprises de Bowie, des Meat Puppets ou de Lead Belly à sa propre légende.

Ce qu’il en reste

Avec le recul, la situation ne manque pas d’ironie. La chanson que Cobain ne supportait plus d’interpréter est celle qui a fait entrer le rock alternatif dans toutes les chambres d’adolescents et sur toutes les ondes. Elle reste, trente-cinq ans plus tard, le morceau le plus identifié à Nirvana, et la preuve qu’un artiste n’a jamais le dernier mot sur ce que devient son œuvre.